dimanche 30 juin 2013

Sujet du mercredi 10 juillet 2013 : Obéir c’est renoncer à sa liberté



Obéir c’est renoncer à sa liberté 
           
« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit » H. Lacordaire

D'ordinaire, nous nous sentons libre lorsque personne ne nous commande. Si nous devons obéir, nous avons le sentiment de ne plus agir à notre guise, de devoir nous départir de notre liberté. Ces idées paraissent évidentes. Peut-on pour  autant les accepter sans examen? Peut-on simplement opposer liberté et obéissance? Obéir, est-ce réellement et nécessairement renoncer sa liberté?
Pour, peut être, accréditer cette assertion encore faut-il en étudier les concepts principaux :
 Obéir c'est essentiellement se conformer à ce qu’ordonne quelqu'un ou quelque chose: faire ce que demande un supérieur hiérarchique, adopter une règle morale,  un principe religieux, respecter les prescriptions de la loi. Mais c’est également  le fait d’être soumis à une force psychologique ou physique qui contraint : n’obéit-on pas à la force gravitationnelle ?
La liberté quant à elle marque l’aptitude du sujet à exercer sa volonté qu’elle s’exprime de façon :
 - négative (absence de soumission, de servitude ou de contrainte imposées par d’autres ou par la loi),
- positive (affirmation de l’autonomie du sujet rationnel)
- ou enfin relative (équilibre entre l’exercice de sa volonté dans un esprit de justice et d’égalité pour rendre satisfaisante une vie en collectivité).

Dans une acception radicale, obéir, c'est en effet renoncer à sa liberté, c'est-à-dire abandonner volontairement sa liberté. Celui qui se soumet à la volonté d'un(e) autre, en effet, a choisi de lui remettre son pouvoir de décision voire d’action. On pourrait dire qu'il a choisi de ne plus choisir, décidé de ne plus décider, qu'il s'est démis de sa liberté.
Mais à la réflexion, cette renonciation volontaire décharge-t-elle vraiment le sujet de sa liberté? On sait qu'il ne suffit pas, pour excuser ou justifier sa conduite, de dire qu'on a fait qu'obéir aux ordres reçus. Dans cette perspective, Jean Paul Sartre dénonce la « mauvaise foi » par laquelle nous cherchons à fuir nos responsabilités. Nous voudrions nous dissimuler à nous-mêmes notre responsabilité radicale par une sorte de mensonge qui fait que nous nous pensons comme une chose, déterminée par des causes extérieures, alors que nous existons comme conscience libre, que nous sommes « condamnés à être libre », condamnés à choisir.
Une conscience libre qui renoncerait réellement à sa liberté est pour le moins paradoxale voire inconcevable. Elle affirmerait sa liberté dans l'acte même par laquelle elle prétendait s'en défaire. En ce sens, l'obéissance ou la désobéissance sont toujours les décisions d'une conscience qui ne peut pas ne pas choisir et découvre, qu'elle n'a pas la liberté de fuir sa liberté.
Le problème n'est plus le même si l'on exerce sur ma volonté une contrainte telle que je n'ai plus le pouvoir de choisir. Mais où s'arrête ce pouvoir? Où commence la contrainte qui prive le sujet de sa liberté? Sans examiner  toutes les difficultés que soulèvent ces questions, on peut rappeler que des hommes, lorsqu'ils jugent inacceptable ce qu'on prétend leur imposer, vont jusqu'à risquer leur vie. De tels exemples donnent au moins à penser que lorsqu'on obéit, on a pu choisir de ne pas désobéir. 
 S'il paraît difficile de dire qu'obéir, c'est nécessairement renoncer à sa liberté, c'est que, comme l'écrivait Rousseau, « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme ». Comment concevoir alors une vie sociale, par ailleurs nécessaire à l'humanité? L'obéissance à des lois communes n'implique-t-elle pas nécessairement qu'on renonce à sa liberté pour se satisfaire de droits limités? 
Selon des conceptions et des modalités différentes, Hobbes, Locke et Rousseau, principalement, ont théorisé le contrat social : du fait de sa liberté l’homme libre à l’état de nature compromettrait sa survie et serait amené à céder volontairement la totalité de ses pouvoirs à une puissance supérieure (tyran, monarque, élu) qui aurait ainsi pour unique devoir, mais essentiel, d'assurer paix civile et sécurité de tous.

Obéir à l'Etat impliquerait donc bien qu'on renonce à sa liberté pour vivre sous la protection d'une puissance capable de contraindre par la force ou la loi tout ce qui pourrait nuire à la paix. Une telle obéissance  ne dépouille t- elle pas les citoyens de leur liberté et par conséquent les hommes de leur humanité?
Un Etat doit être pensé, dit Rousseau, afin de rendre possible l'élaboration de lois qui lient, qui obligent les hommes, mais sans les réduire en esclavage. Lorsque le peuple concerté exprime sa volonté par des lois, celui qui les respecte n’est pas contraint de s'incliner devant elles comme devant une force ou une volonté étrangère. Il choisit d'obéir à lui-même en obéissant à une volonté qui, dans l'idéal ainsi défini, est à la fois la sienne et celle des autres citoyens. Il demeure donc aussi libre qu'il est possible, puisque « l'obéissance à loi qu'on s'est prescrite est liberté ».
Nous entendons, de nos jours, la démocratie comme le respect de la souveraineté du peuple par leur gouvernement ce qui rend donc possible une obéissance qui n’aliène pas sa liberté. Les lois qui en émanent peuvent être autre chose que de simples limites de l'exercice de sa liberté. Elles peuvent  être des supports d'une existence sociale à l'intérieur de laquelle chacun puisse se construire, c'est-à-dire, finalement, réaliser sa liberté (n’emploie t- on pas des mots connotés positivement tels que « respecter » le code de la route, se « conformer » à la loi, « accepter » les décisions de justice…   ). Peut-on alors dire dans cette conception que celui qui obéit renonce à sa liberté, s'il est vrai qu'il a choisi d'obéir plutôt que de désobéir. L'autonomie n'exclut pas l'obéissance, du moins une obéissance volontaire à des lois dont le sujet doit être responsable.

Il reste néanmoins à promouvoir les conditions d'une telle réalisation car les gouvernants ont toujours le pouvoir de contraindre et d'imposer leur volonté  à celle, souveraine, du peuple. C'est là, note Rousseau, « le vice inhérent et inévitable qui dès la naissance du corps politique tend sans relâche à détruire ». 

samedi 29 juin 2013

Sujet du Mercredi 03 Juillet 2013 :« DEUS SIVE NATURA » Dieu autrement dit la nature (Spinoza)



« DEUS SIVE NATURA » Dieu autrement dit la nature (Spinoza)

L'expression latine "deus sive natura" (Dieu ou la nature) est une conception matérialiste de Dieu que l'on doit au philosophe Baruch Spinoza (1632-1677). Dans la religion chrétienne, Dieu est considéré comme au-delà de la nature, il transcende le monde. Pour Spinoza, auquel on attribut d'ailleurs un athéisme patenté, Dieu n'est pas extérieur au monde, mais il est immanent à la nature, il est la nature elle-même.

Cette position théorique audacieuse découle en fait de sa réflexion philosophique. S'il suit la méthodologie cartésienne du raisonnement (il faut partir des notions les plus simples et les plus générales, pour ensuite en déduire d'autres notions plus complexes), il ne retient pas entièrement la conception de la substance de Descartes. Selon Descartes, il est possible de distinguer deux sens du terme substance. Au sens strict, la substance est ce qui existe par soi (Dieu). Au sens large cependant, les substances sont les choses que Dieu a créées et auxquels il apporte son concours afin qu'elles continuent à subsister (c'est la théorie de la création continuée). Il en existe deux modalités différentes : la substance pensante (la pensée) et la substance corporelle (l a matière). Descartes retient donc trois sortes de substance : Dieu (qui exsite par soi), la subtance pensante, immatérielle et spirituelle et la la substance étendue matérielle et corporelle (deux substances qui ne peuvent exister sans Dieu). Spinoza quant à lui ne retient que la définition de la substance au sens strict : la sustance est ce qui ne peut être produite par autre chose qu'elle-même, elle est cause de soi (causa sui).

Dans L'éthique, Spinoza part du plus simple et du plus général dans l'ordre de la connaissance : ce qui est cause de soi. Mais au lieu d'étendre la substance selon deux qualités essentielles (la pensée et la matière), il en fait une substance unique dotée d'une infinité d'attributs. Le fait que Descartes soutienne la possibilité de deux substances soutenues et conservées par Dieu lui apparaît comme une absurdité. Si l'on part du principe que Dieu est infini (ce que suppose Descartes), il est une substance qui comporte tous les attributs et ne peut pas se décliner en plusieurs substances sans que les attributs de Dieu ne finissent par contredire les attributs de la pensée ou de la matière. En d'autres termes, pour Spinoza, Descartes n'est pas assez rigoureux dans son raisonnement, il devrait tirer toutes les conséquences de ses postulats.

On peut cependant faire une objection à Spinoza : puisque le Dieu de Descartes est transcendant, il peut très bien se décliner en deux substances, l'une pensante, l'autre matérielle, sans que les attributs de celles-ci viennent nier les attributs de Dieu. Spinoza montre cependant que le problème vient de l'attribut d'existence. Rappelons qu'un attribut en métaphysique désigne la propriété ou les propriétés essentielles d'une substance. Si Dieu est infini, il comporte tous les attributs, on ne peut donc pas lui enlever l'existence. En revanche, on ne peut pas accorder le même attribut d'existence aux substances que sont la pensée et la matière, puisqu'elles n'existent que grâce à Dieu. Or soit Dieu n'a pas cet attribut d'existence dérivée, et alors il n'est pas infini, soit l'existence dérivée n'existe pas, et alors la pensée et la matière n'existent pas. Spinoza retient la deuxième solution. Par conséquent, il faut admettre l'existence d'une seule substance.

S'il n'existe qu'une seule substance, rien ne peut-être hors du monde. C'est ce qu'affirme Spinoza dans L'éthique : "tout ce qui est, est en Dieu et rien ne peut-être conçu sans Dieu".
Pour Spinoza, il n'existe qu'une seule réalité fondamentale, qui est la nature. Il arrive à cette idée en montrant l'impossibilité d'un Dieu transcendant si l'on veut le concevoir en même temps comme sa propre cause et doté d'une infinité d'attributs. Contrairement à Descartes qui adoptait un point de vue dualiste de la substance, Spinoza est un moniste qui voit la substance comme l'unique support de tous les attributs possibles.


N. Rouillot                                   B Spinoza 1632-1677

lundi 10 juin 2013

Sujet du Mercredi 26/06 : Peut – on conserver notre modèle social en le réformant ?



 Peut – on  conserver notre modèle social en le réformant ?  


J’ai  posé  cette question pour avoir entendu  tout récemment  un  élu  déclarer   « la France peut  conserver son modèle social en le réformant » Pour ce  Politique faisant du sophisme sans s’en rendre compte comme Monsieur Jourdain de la prose cela semble aller de soi.
Or dans une acception populaire,  conserver : « c’est  maintenir en l’état », réformer : « c’est  modifier progressivement  et  sans violence »

 Dés lors  qu’on ne peut  soutenir simultanément  une chose et son contraire cette thèse  est -  elle crédible ? ou n’est elle que l’expression d’un  démagogue soucieux de populisme ?
Tout d’abord cette question est sous tendue par le postulat suivant lequel il  existe, à l’image de l’exception culturelle  française, une exception du modèle social français. C’est-à-dire  une politique sociale qui vise à faire prévaloir notre modèle. Il   est donc utile de  commencer par questionner le sujet sous cet angle. Puis de définir ce que l’on entend par réformer et conserver avant  d’opposer ces deux termes  appliqués au modèle social français.
Qu’est ce qu’un modèle social ?  Y - a – t’il un modèle social français ?
 Un modèle social : c’est un ensemble  de caractères  formant un système donné -  pour servir de référence  sur le plan social - et appliqué à un groupe d’êtres humains  considérés comme un tout et aux rapports de ces individus entre eux.
Un  modèle  social se définit  par son essence,  ce qui fait qu’il est ce qu’il est.
Quelle est l’essence du modèle social français.  En quoi Le modèle social français est –il un modèle ?

 Le présent étant formé de l’épaisseur du passé, le modèle social français  est  le  digne héritier  de l’histoire  de la France formaté au fil du temps  par une culture judéo – chrétienne  de la culpabilité , puis par l’esprit de liberté de la révolution et de la montée de l’individualisme et de la déclaration des droits de l’homme de 1789  mettant en avant le bonheur pour tous,  l’idéologie antagoniste de lutte des classes  de  Marx,((1818-1883), de l’esprit  syndicaliste majoritairement combatif dominant partagé entre réformiste et révolutionnaire né avec l’apparition des sociétés  industrielles, la reconnaissance conférée aux  travailleurs par le  front populaire porté au pouvoir en 1936, les évènements de mai 68 qui ont permis une avancée du droit des femmes, le  confort  de l’état providence et  le développement d’une mentalité d’assistanat,  les avancées  sociales  régulières rendues possibles par « les trente glorieuses » et  considérées comme des droits acquis puis le tournant libéral  des  années 80 débouchant sur la mondialisation et  le retour de la gauche au pouvoir et  des  espoirs insatisfaits. 
A chacun de ces événements qui ont joué un rôle majeur dans l’ édification de la condition ouvrière moderne ont correspondu l’octroi d’avantages sociaux qui se sont  cumulés par effet de cliquet et de citer :  en 1936 les accords de Grenelle : deux semaines congés payés, la semaine de quarante heures, l’ extension des conventions collectives ; en 1945, la création  de la  sécurité sociale, des comités d’entreprise, des délégués du personnel ; en 1950 le SMIG ; en 1982  la cinquième semaine de congés payés, la semaine de 39 h , la retraite à 60 ans  etc…
autant  de pierres  d’un modèle bâti a travers les siècles   par les luttes et le sang  avec le  soucis  Kantien de  prendre l’homme comme une  fin et  jamais comme un moyen. .
Mais  tout s’écoule disait Héraclite. Tout est mouvement et l’époque moderne avec le développement de la mondialisation entraîne des changements continus et accélérés  dans la  gestion des  entreprises  notamment dans les conditions de travail qui servent de variables d’ajustement entraînant la déconstruction rampante  de  notre  modèle social c'est-à-dire  un retour en arrière au sens du mot  réforme.
Tout est dans tout,  il n’existe pas de modèle intangible et la mise en place d’une pratique   d’adaptation permanente inévitable du modèle social français serait  davantage plus crédible et recevable  que celle de la voix des réformes partielles et décousues mais induisant des remises en question  brutales  perçues d’abord comme un   effondrement des fondements économiques et sociaux  de notre modèle.   
Au-delà  d’une harmonisation  continue et Si elle veut s’adapter aux mutations économiques du 21° siècle,  la  France sera  t’ - elle  capable  de saisir l’occasion de penser et  d’aller jusqu’à bâtir un autre modèle de Société cohérent, plus juste et qui placerait l’homme au cœur du système.
Rien n’est moins sur.
Pour le moins le langage tenu par ce politicien est  irresponsable, tant il apparaît difficile, voire impossible de réformer notre modèle sans porter atteinte à son esprit.
qu’en pensez -  vous ?
Yves Le Bars  30/05/2013
Glossaire :
Sophisme : raisonnement qui n’est logiquement qu’en apparence et qui est conçu  avec l’intention d’induire en erreur. (par opposition au paralogisme).
Réformer est un emprunt (1171)  du latin reformare « rendre à sa première forme ,refaire » , d’où rétablir, restaurer   -  re  marquant le retour en arrière et formare = former ,
réformer fut ensuite utilisé comme terme  moral  et institutionnel appliqué à une discipline religieuse
ayant pour objet de ramener l’observance   d‘une règle qui s’est relâchée  ( CF. la progression du protestantisme au 16° siècle) puis l’idée de réformer  s’effacera au profit de celle d’améliorer. Spécialement   au sens figuré de ramener  (qqn, qqch)  à une forme meilleure.  
 sur le plan politique, réformer consiste  à modifier progressivement (c’est la thèse socialiste) sans violence par opposition à révolutionner (c’est la thèse communiste).
Conserver est emprunté au latin conservare    dont il reprend  le sens sauver, garder, préserver, garder intact
Adapter : ajuster, appliquer, mettre en accord avec , en harmonie, approprie.

Sujet du Mercredi 19/06 : COMMENT REFRENER LA SATISFACTION DE NOS DESIRS ?



COMMENT  REFRÉNER  LA  SATISFACTION  DE  NOS  DÉSIRS ?

L’animal satisfait instantanément ses instincts ce qui lui procure les plaisirs liés à l’assouvissement de sa nature. En cela l’animal n’a pas de désirs. Il est parfaitement conforme à ce qu’il est et se réalise d’emblée comme tel. C’est un être complet en soi. Limité, sans plus.

On ne peut pas dire que ce soit le cas de l’homme qui lui n’est jamais pleinement satisfait. Il désire toujours. Parce qu’incomplet il fait toujours un retour réflexif sur lui-même et pense sans cesse aller plus loin. Il n’est pas fini, il est même assez mal fini et est en quelque sorte contre-nature car sans nature complète. Il naît en effet gravement prématuré et inachevé et le reste tout au long de sa vie tant il est dans une recherche illimitée de lui-même en formation dans le rapport social aux autres, avec et grâce à eux. Si bien qu’il ne peut vraiment s’accomplir. Ne serait-ce que pour cette raison constitutive, il ne saurait se contenter d’assouvir instantanément ses désirs en plaisirs pleins et entiers puisque cela lui est impossible du fait même qu’étant incomplet il est toujours en devenir. Il lui faut donc sans cesse tendre à se constituer avec les autres une surnature compensatoire. Ils inventent alors ensemble une culture, laquelle supplée à leur manque originaire.
S’interrogeant nécessairement sur ce déficit et sur ce qu’ils sont et ne sont pas, les hommes demeurent toujours comme dépourvus quoi qu’ils fassent… En recherche permanente, ils placeront au centre de toute culture, qu’il leur faut inventer pour compenser leur manque, une croyance (doxa) en un ou plusieurs « objet » qui les dépasse. Inaccompli dans leur première nature (animale et pulsionnelle), ils ne peuvent vivre sans cette seconde nature ou institution qu’il créent pour s’y projeter.

La constitution infantile de l’humanité rend nécessaire la fabrication de cet irréel qui devient un nouveau réel où sensation et entendement ne s’accordent pas. Cela peut offusquer mais il demeure que, l’homme étant fini et même toujours mal fini et comme tel sujet à l’hubris et au pathos, il accède alors à l’infini. En effet, si comme les animaux il s’était suffi à lui-même, il n’aurait pas eu besoin d’aller toujours voir ailleurs s’il y était sans néanmoins jamais pouvoir se trouver. La fiction pour lui est donc vitale. L’homme est en effet un corps inabouti auquel se greffent les fictions qui lui permettent d’halluciner ce dont il a besoin pour vivre. On comprend cette nécessité de structuration sans bornes où se trouve l’homme comme sujet en manque de nature instinctuelle accomplie.

Cette structure, cette construction de soi de l’individu et du collectif humains comme illusion nécessaire ne peut que se délégitimer au cours de l’histoire et doit donc sans cesse être ré-édifiée. C’est ce qui a permis le passage de la croyance religieuse (la doxa) au politique par l’accès à la pensée discursive, critique, rationnelle et réflexive (le logos). Cet accès n’a pu se faire que par une discipline, une ascèse exigeante et continue impliquant une privation, un « moins-jouir » par le report de la satisfaction du désir de déboucher rapidement sur des réponses, une solution définitive qui, par définition, ne saurait exister qu’en rapport avec une nature animale qui, loin s’en faut, n’est pas tout l’apanage de l’humain.
Le conditionnement actuel à la soumission aux pulsions par la démocratie de marché libérale libertaire du laisser-faire («il est interdit d’interdire») conduit à un pseudo assouvissement des désirs par la satisfaction rapide dans les plaisirs toujours renouvelés d’objets marchands de consommation. Cette possibilité de satisfaction des pulsions instinctives n’est cependant qu’illusoire pour les raisons déjà citées. Son incitation illimitée en cours, mais contraire à la condition d’humanité, conduit à de mortifères écarts de la psychè d’individus saisis d’angoisses lancinantes dont on observe aujourd’hui les effets dans le délitement du logos et de la « cité ». La passion des plaisirs commandée par la démocratie libertaire de marché n’est que celle de l’intérêt égoïste illusoire d’individus isolés face à leur versant animal et par là privés du nécessaire accès à la surnature de la culture et de la civilisation. La barbarie vient alors régner tant à l’intérieur des individus que dans leur rapport aux autres.

Réfréner la satisfaction rapide des désirs re-devient alors une nécessité. La culture en est le moyen ; l’outil, l’éducation à l’accès au discours rationnel et réflexif afin de pouvoir s’affirmer comme sujet critique et autonome en rapport avec les autres. Pour assurer à chacun cet accès et faire société, une refondation de l’école est nécessaire sur le modèle de la scholè grecque dont l’objet premier était l’apprentissage de la maîtrise de soi et du contrôle des passions par divers exercices et enseignements; et certes pas par l’abandon au bon-vouloir et «génie» de l’immature animal contemporain.

Mais en pratique que faire aujourd’hui ? C’est à vous de le dire. Néanmoins en voici des bribes. Tout d’abord et en contradiction avec le dogme libéral, seule une institution peut promouvoir et défendre la chose publique et le bien commun contre les intérêts particuliers privés parce que c’est le seul cadre possible permettant le complet développement de l’être-soi libéré (le sujet) de tout accaparement. Cette institution, qui ne peut être que l’Etat, mettra fin à la transformation des services publics (école, santé, etc.) en entreprises devant à toute force dégager des profits croissants. Ensuite ne faut-il pas envisager de revenir sur : 1) le dogme libéral du « laisser-faire », 2) l’application du principe d’illimitation de l’économie marchande aux autres économies (politique, symbolique, sémiotique, psychique), 3) la logique de l’efficacité à court terme et de l’exténuation du vivant et de l’environnement, 4) l’accaparement de la femme et sa mise à l’écart du logos, 5) le rejet de l’éthique ou de la dignité de tout homme tenu comme fin et jamais comme moyen (Kant). On trouverait d’autres mesures à instaurer mais sans doute moins cruciales.

Ne voit-on pas enfin qu’entre le laisser-faire illimité actuel du pathos consommatoire et l’abandon à une croyance (doxa) qu’elle nous dépasse ou soit banale et à laquelle on s’abandonnerait par facilité, l’édification de soi avec les autres dans une civilisation digne des hommes ne peut aboutir que par la rigueur et l’ascèse d’une pensée critique.


Sujet du 18/04/2018 : Suffit-il d'observer pour connaitre ?

Suffit-il d’observer pour connaitre ? Si l'on se donne pour objectif, pour finalité, de connaître la nature, ou tout autre phéno...