dimanche 29 juin 2014

Sujet du Merc. 02/07/2014 : " La croyance que rien ne change provient soit d'une mauvaise vue, soit d'une mauvaise foi." Nietzsche

" La croyance que rien ne change provient soit d'une mauvaise vue, soit d'une mauvaise foi. La première se corrige, la seconde se combat."      Nietzsche

 

Question : les choses changent-elles ou pas ?  Réponse : tout change, se transforme, continuellement. L'analyse des faits quotidiens, l'évolution des sciences ont définitivement détruit les anciennes certitudes. Les végétaux, les animaux naissent, évoluent et disparaissent et il en est ainsi depuis des millions d'années. Paléontologie et géologie viennent compléter les découvertes de la biologie. Les océans et leurs sédiments sont le creuset des montagnes à venir …
La nature implique le changement, l'enchaînement de processus. Et dans tout cela l'homme, lui, serait à part ?
D'aucun nous disent que "l'homme est un loup pour l'homme", qu'il y a des forts et des faibles ( corollaire souvent non explicité : les faibles: tant pis pour eux !). Qu'il y a des riches et des pauvres et que seul notre égoïsme en est responsable. Aux vieilles catégories des anciennes religions se sont substituées peu à peu des "valeurs" modernes. Et même la philosophie est devenue la servante de ces nouvelles idéologies de la "fin de l'histoire", de l'acceptation "du meilleur des mondes". De critique, elle est parfois devenue consolation, excuse, justification …

Quelle est donc la place de l'homme dans son contexte ? Serait-il sur-naturel ? Prétendrait-il échapper aux lois de l'évolution ?
L'homme a le langage, et la conscience. Il se sait mortel. C'est un être pour lequel le temps "compte". Peut être est-ce ce qui le rend  plus fragile et/ou présomptueux. Tout change autour de lui et lui-même est rivé à la chaîne de son "destin", persuadé de sa "nature humaine", il se fabrique ainsi une sorte de certitude. Il est cerné par sa mortalité matérielle et un "ordre des choses" immanent et transcendant. Les hommes sont ainsi et rien ne les changera.
Il est temps de revenir à Nietzsche. D'après lui, soit nous aurions une mauvaise vue, soit une mauvaise foi de considérer que rien ne change.
La mauvaise vue nous dit Nietzsche "se corrige". Encore faut-il vouloir et … pouvoir. Vouloir, pose-t-il un problème ? On connaît des cas de personnes qui refusent de se soigner, qui refusent de savoir, mais refuse-t-on vraiment de voir les choses en face ou bien sommes nous hypocrites ? Revendiquer la maladie parce que le sirop a mauvais goût est quelque peu puéril ! Quand à pouvoir se corriger, nous le pouvons tous. Nous disposons tous (j’insiste sur le NOUS ), si nous unissons nos efforts, de la capacité de soulever le monde. Le point d'appui est notre volonté, la masse nécessaire à cet effort pourrait être, par exemple, la somme de ces mêmes volontés assemblées.
Mais écoutons Nietzsche, car notre quête est pleine d'embûches. " La croyance que rien ne change provient ….. D’une mauvaise foi". Nous pouvons aussi, en effet, continuer à nous mentir à nous-mêmes, nous rassurer, faire des signes de croix pour conjurer la maladie. Mais au bout du compte c'est la maladie qui l'emportera et cette "foi", cette mauvaise foi, n'aura été qu'un "emplâtre sur une jambe de bois". Certains en font leur métier. Des charlatans de tous horizons disent aux hommes qu'ils sont malades, même s'ils n'en sont pas conscients. Que tous nos maux viennent de notre prétendue exceptionnalité d'êtres pensants et sociaux.
Et si l'homme n'était pas si exceptionnel que ça ? Et si par vanité et intérêt, quelques petits malins avaient inventé un moyen d'arracher l'homme à la nature ? "Voyons, tu n'es pas un caillou, une plante, un chien …."  susurrent nos théologiens modernes, comme les anciens. Sauf que les anciens avaient "l'excuse" de l'ignorance.

Il faudra donc, peut être, devenir modestes. A nouveau nous percevoir comme une parcelle de cette nature dont nous faisons partie intégrante. Et nous dire, en admirant un coucher de soleil ou la brève vie d'une rose, qu'il est particulièrement réconfortant de savoir que des milliers de couchers de soleil et des millions de roses attendent l'avenir. Somme toute, tout change et c'est une chance pour ceux qui nous ont précédé et ceux qui viendront après nous.
La croyance que rien ne change nous dit Nietzsche doit être corrigée. La philosophie n'en serait elle pas le remède le plus sûr ? Mais si elle provient d'une mauvaise foi continue-t-il, elle doit être combattue. Pourquoi ? :

" Simplement le goût de l'existence à critiquer, la dure joie des vérités à desceller et la nécessité impérieuse du monde à repeindre. Si vous ne
pouvez être des saints de la connaissance, soyez-en au moins les guerriers." F. Nietzsche, fragments inédits.

samedi 21 juin 2014

Ken Loach : "Défier le récit des puissants"






Un bref extrait du récent livre de Ken Loach :
J’ai eu la chance de travailler à la BBC dans les années 60. La télévision était alors un jeune média est l’état d’esprit de l’époque permettait, dans une certaine limite, d’ouvrir la culture et l’antenne aux classes populaires. Avec le temps, ça a été de plus en plus contrôlé. Plus les années ont passé, plus le format de ce qui marchait, en terme d’audience, a été développé et s’est rigidifié. Tout s’est bureaucratisé, hiérarchisé et, comme dans toute industrie, la pression sur la production s’est énormément intensifiée.


La tendance est à la réduction des équipes et à la multiplication des « managers » qui, pour justifier leurs positions, doivent intervenir dans tous les domaines, du scénario au casting. Dans les années soixante, ils ne vous disaient pas quel acteur vous deviez engager. Aujourd’hui, l’équipe de comédiens doit être approuvée par les représentants des maisons de production, par ceux de la BBC ou de ITV, par le responsable du département, par le responsable de la chaine,… toutes ces personnes que vous n’avez jamais rencontrées doivent donner leur accord. Du coup, le réalisateur, à qui l’on impose des comédiens, qui ne peut plus travailler sur le scénario sans supervision, n’a que très peu de pouvoir. Alors, bien sûr, il ne peut pas être original. Cette pression et cette dépossession annihilent l’originalité.


C’est cela que les syndicats doivent dénoncer et combattre avec force. Autrement, c’est presque impossible pour les réalisateurs. L’utilisation qui est faite de la télévision n’est pas acceptable. Ce médium a un potentiel énorme mais ce qu’on voit sur les écrans est si limité. Les mêmes célébrités, les mêmes films diffusés en boucle, la même vision politique restreinte, les émissions de cuisine, de décoration de maisons, les radio-crochets, ... c’est tellement ennuyeux !
Aujourd’hui, faire de la télé c’est comme fabriquer n’importe quel produit. C’est le management, prétendant interpréter le marché, qui décide. Tout doit satisfaire le marché et c’est l’économie qui façonne le produit.


Il est difficile de résister individuellement.


En Europe, nous avons la chance d’avoir encore une niche qui nous permet, si nous sommes raisonnables, de faire les films que nous voulons. Cela dit, le montant dont nous pouvons disposer est limité. L’audience génère un revenu qui va définir combien vous pouvez dépenser sur un film. On dépend donc du public, il faut être rentable.



Parvenir à changer cela s’inscrit dans la perspective d’un changement politique beaucoup plus vaste. Les grands groupes de télévision font partie de l’appareil étatique, c’est un fait. Ils sont administrés par des personnes nommées par l’État selon un système hiérarchique très vertical. C’est le gouvernement qui octroie les concessions aux sociétés commerciales et nomme les dirigeants de la BBC, qui est, avec la presse de droite, le principal fournisseur d’idéologie et d’information de notre époque. L’influence de la télévision sur la population est énorme. C’est une institution étatique dont la mission première est de relayer l’idéologie du pouvoir en place. Ces nominations sont donc cruciales car il serait désastreux pour l’État que cet outil tombe entre ce qu'il considère comme de mauvaises mains. C’est encore plus vrai pour la presse. Il faudrait qu’elle soit gérée par des coopératives et qu’aucune société ne puisse posséder plus d’un journal. Ce sont des revendications révolutionnaires que l’État, tel qu’il est organisé en ce moment, n’acceptera jamais.


Page facebook du livre : https://www.facebook.com/defierreci...


Lien pour acheter le livre en ligne : http://www.lalibrairie.com/tous-les...



Publié chez Indigene Editions : http://www.indigene-editions.fr/ceu...

lundi 16 juin 2014

Sujet du mercredi 18/06 : L'art peut il être hiérarchisé ?



                                L’art peut-il être hiérarchisé ?


Pour que nous puissions réaliser une bonne dispute, sur ce sujet, dans la définition philosophique première en reprenant Héraclite, légèrement revisité comme quoi :
La dispute est la mère de toute rencontre et de toute création…
Qu’est ce que l’art…
Un mot utilisé souvent par défaut ou par tactique politique, ou économique… parfois même par des « pseudo philosophes » qui prônent même, pour certains… un « art de la guerre ».
L’art n’est pas une tactique ou une stratégie économique, militaire ou politique ou même religieuse… dans la définition de Wikipédia, proche des origines grecques :
L’art est une activité humaine, le produit de cette activité ou l'idée que l'on s'en fait s'adressant délibérément aux sens, aux émotions et à l'intellect. On peut dire que l'art est le propre de l'homme, et que cette activité n'a pas de fonction clairement définie.
Effectivement, les définitions de ce concept varient largement selon les époques et les lieux, et aucune d'entre elles n'est universellement acceptée. Ainsi, pour Marcel Mauss, « l’objet d'art, par définition, est l'objet reconnu comme tel par un groupe ». C'est pourquoi les collections de productions artistiques peuvent être classées et appréciées diversement selon les cultures, les auteurs et les institutions.
En Europe, depuis la fin du XVIIIe siècle, ce terme recouvre principalement les produits dits des « beaux arts » tels que la sculpture, la peinture, l'architecture, les arts graphiques, et aussi la musique, la danse, la poésie et la littérature. On y ajoute depuis, parmi d'autres, la cuisine, le cinéma, le théâtre, la photographie, la bande dessinée, la télévision, le jeu vidéo, voire l'art numérique ou la mode. La classification des arts n'est toutefois pas universelle et rechercher une classification unanime semble impossible, voire un anachronisme.

Les questions autour de l’art peuvent nous renvoyer vers d’autres questions comme
— La beauté.
La beauté peut-elle être hiérarchisée ? Comment la concevoir ensemble…
Nous sommes des êtres uniques, pour les goûts et les couleurs…
Mais quand « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » comment réagir au vers de Baudelaire ? Les parfums, les couleurs et les sons se répandent aussi parfois… hélas… Est-ce que l’idée de la beauté est généralisable et peut-elle être uniforme ? Un défilé militaire… est-ce beau ?  Et pourtant, ils sont des millions à regarder… à admirer… à écouter… Un uniforme militaire, est-ce de l’art pour un couturier ? Un chant de guerre pour les Marseillais… est-ce de l’art ?
— L’utilité.
Les Arts & Métiers… toute une école ! La valeur d’une œuvre est-elle à considérer en lien avec sa raison pratique ?
Les « arts ménagers »… Comment réagir face à l’intérêt d’une œuvre d’art, lorsqu’elle est créée pour distraire… ou pour embellir notre quotidien ? L’art de la table, et le mobilier… Le style et les métiers d’art…
Ah… « C’est vraiment utile puisque c’est joli » dit le Petit Prince de Saint-Exupéry…
Mais l’art, est-ce le propre de l’homme en se remémorant la réplique d’Anatole France « Le petit chien de Monsieur Bergeret ne regardait jamais le bleu du ciel incomestible »…
— Le coût de la matière utilisé pour une œuvre & le temps passé à la création.
La dorure ou le carton…  Le coucher de soleil en peinture… la rose à qui on donne un nom… Trois traits noirs ou des heures de contemplation, l’apprentissage et les répétitions… Les « performances » à la Salvador Dali…
Un œuf de Fabergé… ou une photo de Henri Cartier-Bresson… Qui aurait pu dire, si ce n’est le ministre de la culture ou le responsable culturel d’une ville ou d’une région, face à tous les spectacles ou autres œuvres subventionnées…
Que lorsque l’on parle culture… il faut sortir le chéquier ? D’autres, hélas aussi, face à l’art, sortait le révolver…
Le coût d’une œuvre est-elle mesurable en pensant à Michel Ange qui a passé 4 années de sa vie pour sculpter le David…
— le génie de l’artiste & la critique.
Des « arts nouveaux » ou des « arts modernes » peuvent naître du génie de la critique… aussi ! Faut-il être André Malraux pour comprendre l’art ? Doit-on avoir un mode d’emploi pour saisir le talent d’un artiste ?
La mode & le temps qui passe.
Les peintures rupestres… ou les écrits de Balzac… tout prend de l’âge… et tout peut lasser… et parfois, pour un centenaire ou une nouvelle découverte, l’engouement du public ravive l’intérêt… Que l’on soit d’Europe ou d’Asie, d’Afrique ou d’ailleurs… l’art n’est pas perçu de la même manière… et les civilisations se confondent ou se combattent… se mesurent et se dénigre… avec l’art aussi…
 Alors… avec toutes ces pistes…  La question est vraiment ouverte : L’art peut-il être hiérarchisé ?

Sujet du Mercredi 11/06 : Comment ne pas payer ses dettes.



                                   Comment ne pas payer ses dettes ?   

« La relation créancier-débiteur intensifie de manière transversale les mécanismes d’exploitation et de domination propres au capitalisme. Car la dette ne fait aucune distinction entre travailleurs et chômeurs, consommateurs et producteurs, actifs et inactifs, retraités et allocataires du revenu de solidarité active (RSA). Elle impose un même rapport de pouvoir à tous : même les personnes trop démunies pour avoir accès au crédit particulier participent au paiement des intérêts liés à la dette publique. La société entière est endettée, ce qui n’empêche pas, mais exacerbe, les inégalités — qu’il serait temps de qualifier de « différences de classe ».
Comme le dévoile sans ambiguïté la crise actuelle, l’un des enjeux politiques majeurs du néolibéralisme est celui de la propriété : la relation créancier-débiteur exprime un rapport de forces entre propriétaires et non-propriétaires des titres du capital. Des sommes énormes sont transférées des débiteurs (la majorité de la population) aux créditeurs (banques, fonds de pension, entreprises, ménages les plus riches) : à travers le mécanisme d’accumulation des intérêts, le montant total de la dette des pays en développement (PED) est passé de 70 milliards de dollars en 1970 à 3 545 milliards en 2009. Entre-temps, les PED avaient pourtant remboursé l’équivalent de cent dix fois ce qu’ils devaient initialement .
La dette sécrète par ailleurs une morale qui lui est propre, à la fois différente et complémentaire de celle du travail. Le couple effort-récompense de l’idéologie du travail se voit doublé par la morale de la promesse (celle d’honorer sa dette) et de la faute (celle de l’avoir contractée). Ainsi que le souligne le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, dans sa langue, le concept de Schuld (faute) — concept fondamental de la morale — renvoie au concept très matériel de Schulden (dettes) . La campagne de la presse allemande contre les « parasites grecs » témoigne de la violence de la logique qu’instille l’économie de la dette. Les médias, les hommes politiques, les économistes semblent n’avoir qu’un message à transmettre à Athènes : « vous êtes fautifs », « vous êtes coupables ». En somme, les Grecs se dorent la pilule au soleil tandis que les protestants allemands triment pour le bien de l’Europe et de l’humanité sous un ciel maussade. Cette présentation de la réalité ne diverge pas de celle qui fait des chômeurs des assistés ou de l’Etat-providence une « mamma étatique ».
Le pouvoir de la dette se présente comme ne s’exerçant ni par la répression ni par l’idéologie. « Libre », le débiteur n’a toutefois d’autre choix que d’inscrire ses actions, ses choix, dans les cadres définis par le remboursement de la dette qu’il a contractée. Vous n’êtes libre que dans la mesure où votre mode de vie (consommation, emploi, dépenses sociales, impôts, etc.) vous permet de faire face à vos engagements. Aux Etats-Unis, par exemple, 80 % des étudiants qui terminent un master de droit cumulent une dette moyenne de 77 000 dollars s’ils ont fréquenté une école privée et de 50 000 dollars s’il s’agit d’une université publique. Un étudiant témoignait récemment sur le site du mouvement Occuper Wall Street, aux Etats-Unis : « Mon emprunt étudiant s’élève à environ 75 000 dollars. Bientôt, je ne pourrai plus payer. Mon père, qui avait accepté de se porter garant, va être obligé de reprendre ma dette. Bientôt, c’est lui qui ne pourra plus payer. J’ai ruiné ma famille en essayant de m’élever au-dessus de ma classe . »
Mais la relation créancier-débiteur ne concerne pas uniquement la population actuelle. Tant que sa résorption ne passe pas par l’accroissement de la fiscalité sur les hauts revenus et les entreprises — c’est-à-dire par l’inversion du rapport de forces entre classes qui a conduit à son apparition —, les modalités de sa gestion engagent les générations à venir. En conduisant les gouvernés à promettre d’honorer leurs dettes, le capitalisme prend la main sur l’avenir. Il peut ainsi prévoir, calculer, mesurer, établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir, bref, jeter un pont entre le présent et le futur. Ainsi, le système capitaliste réduit ce qui sera à ce qui est, le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles. L’étrange sensation de vivre dans une société sans temps, sans possibles, sans rupture envisageable — les « indignés » dénoncent-ils autre chose ? — trouve dans la dette l’une de ses principales explications.
Le rapport entre temps et dette, prêt d’argent et appropriation du temps par celui qui prête est connu depuis des siècles. Si, au Moyen Age, la distinction entre usure et intérêt n’était pas bien établie — la première étant seulement considérée comme un excès du second (ah ! la sagesse des anciens !) —, on voyait en revanche très bien sur quoi portait le « vol » de celui qui prêtait l’argent et en quoi consistait sa faute : il vendait du temps, quelque chose qui ne lui appartenait pas et dont l’unique propriétaire était Dieu. Résumant la logique médiévale, l’historien Jacques Le Goff interroge : « Que vend [l’usurier], en effet, sinon le temps qui s’écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts ? Or le temps n’appartient qu’à Dieu. Voleur de temps, l’usurier est un voleur du patrimoine de Dieu . » Pour Karl Marx, l’importance historique du prêt usurier tient au fait que, contrairement à la richesse consommatrice, celui-ci représente un processus générateur assimilable à (et précurseur de) celui du capital, c’est-à-dire de l’argent qui génère de l’argent.
Un manuscrit du XIIIe siècle synthétise ce dernier point et le type de temps que le prêteur d’argent s’approprie : « Les usuriers pèchent contre nature en voulant faire engendrer de l’argent par l’argent comme un cheval par un cheval ou un mulet par un mulet. De plus, les usuriers sont des voleurs car ils vendent le temps qui ne leur appartient pas, et vendre un bien étranger, malgré son possesseur, c’est du vol. En outre, comme ils ne vendent rien d’autre que l’attente de l’argent, c’est-à-dire le temps, ils vendent les jours et les nuits. Mais le jour, c’est le temps de la clarté, et la nuit, le temps du repos. Par conséquent, ils vendent la lumière et le repos. Il n’est donc pas juste qu’ils aient la lumière et le repos éternel . »
La finance veille à ce que les seuls choix et les seules décisions possibles soient ceux de la tautologie de l’argent qui génère de l’argent, de la production pour la production. Alors que, dans les sociétés industrielles, subsistait encore un temps « ouvert » — sous la forme du progrès ou sous celle de la révolution —, aujourd’hui, l’avenir et ses possibles, écrasés sous les sommes faramineuses mobilisées par la finance et destinées à reproduire les rapports de pouvoir capitaliste, semblent bloqués ; car la dette neutralise le temps, le temps comme création de nouvelles possibilités, c’est-à-dire la matière première de tout changement politique, social ou esthétique. »
Maurizio Lazzarato  -  Monde Diplomatique - 2012

lundi 2 juin 2014

Sujet du Merc. 4 juin 2014 : "Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être" Danton 1793

"Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être"



« Le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Puisqu’on a osé dans cette assemblée rappeler les journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi je dirai, moi, que si un tribunal révolutionnaire eût existé le peuple auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces journées ne les aurait pas ensanglantées. Faisons ce que n’a pas fait l’Assemblée législative, soyons terribles pour éviter au peuple de l’être et organisons un tribunal non pas bien, c’est impossible, mais le moins mal qui se pourra, afin que le peuple sache que le glaive de la liberté pèse sur la tête de tous ses ennemis. Je demande que, séance tenante, le tribunal révolutionnaire soit organisé, et que le pouvoir exécutif reçoive les moyens d’action et d’énergie qui lui sont nécessaires. »
(Danton—10 Mars 1793– A la Convention).






En 1793 la situation de la révolution est critique. Dissensions internes, révoltes populaires à Paris et début des troubles en Vendée.
C’est dans ce contexte que doit être ramenée la phrase de Danton.
Il importe, aussi, de replacer dans leur contexte historique les mots utilisés et le sens que leur donnent leurs auteurs.

Le peuple :
Tous les grands acteurs politiques du moment, Robespierre, St Just …. Ont comme référence historique la République Romaine et le mot même de peuple fait référence ici au « peuple romain ».
"Quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire?" demande Robespierre dans son discours sur les principes de la morale publique (séance de la Convention du 5 Février 1794)."La vertu j'entends la vertu publique qui fait de si grandes merveilles en Grèce et à Rome et qui accomplirait encore de plus admirable dans la France républicaine; de la vertu ,qui n'est autre que l'amour de la patrie et des lois" .Et ils désignent alors formellement les Athéniens et les Spartiates comme "peuples libres". Il évoque à tout moment le peuple au sens de l'antiquité ,et cite ses héros et ses corrupteurs: Lycurgue, Démosthène, Miltiade, Aristide, Brutus et Catilina, César, Clodius, Pison.
Dans son rapport sur l'arrestation de Danton, Saint-Just dit textuellement
: "Le monde est vide depuis les romains; et leur mémoire l'emplit et prophétise encore la liberté". Son réquisitoire sur le mode antique est dirigé contre Danton, traité de Catilina. Enfin saint-Just caractérise d'un seul mot la trinité "liberté, Justice, Vertu" qu'il réclame quand il dit :"Que les hommes révolutionnaires soient des romains".
Pour ces hommes le peuple est vertueux et leur vision politique du peuple est idéalisée parleur fond culturel.
Il serait, en conséquence incongru, de considérer que leur vision est ….. sociologique.


Terrible :
« qui inspire la crainte, la peur ». Le contexte de la phrase nous permet de comprendre qu’il faudra être terribles (au travers d’un tribunal) pour le peuple sache que la peur de la justice révolutionnaire plane sur la tête des ennemis du peuple, existants ou potentiels (agioteurs, royalistes, fonctionnaires de l’Etat …)

Mais dans cette phrase la justification de l’instauration du tribunal révolutionnaire et de la Terreur repose sur un autre principe : la volonté « d’éviter au peuple de l’être » (terrible).

Dans une interprétation répandue et de premier niveau du type de Furet et de ses épigones, la Terreur serait la réponse non à une situation de luttes entre aristocratie, monarchies européennes, corruption interne; mais l’apparition d’une « théorie du complot » mise en place par un groupe de radicaux dans le seul but d’établir un pouvoir autoritaire.

Nous laisserons cette vision, triomphant dans les manuels scolaires modernes, à ceux qui veulent vider de tout sens, de toute analyse l’histoire de cette époque en particulier, et de l’histoire en général (ce qui est le but de Furet !) - Furet, avatar du post-modernisme anti-lumières, ne peut qu’avoir l’aval de tout pouvoir désireux d’instaurer le révisionnisme en Histoire.


Tentons donc une autre approche.
On peut dire de Robespierre, St Just …. de toute cette génération de lettrés qu’ils ont été formés tout à la fois aux classiques de l’Antiquité et aux idéaux des Lumières.
Ils sont aussi hommes de leur position sociale : petite bourgeoisie (juristes, militaires ...) de l’ancien régime.
Emportés dans la Révolution ils en deviennent, un temps, les dirigeants. Ils constatent le rôle important du peuple dans l’insurrection, du peuple au sens de ceux qui ne sont que des sujets, qui n’ont que des emplois mineurs et aucun pouvoir politique.
 Ils constatent aussi la violence qui se déchaine après des siècles de monarchie, contre les aristocrates et les symboles de leur pouvoir (palais, églises, tombeaux..);
mais aussi dès 1793, la violence paysanne des Vendéens contre le jeune pouvoir républicain.

En lecteurs de Machiavel ils savent que la violence ne doit servir qu'à des fins de survie politique, par exemple en créant un climat de terreur dans un territoire nouvellement acquis qui contient beaucoup de rebelles. La violence est donc nécessaire non seulement à la fondation mais aussi au bon fonctionnement de l’Etat. 

Mais la leçon de Machiavel sur laquelle s’articule —et ce sera mon présupposé — la phrase « soyons terribles pour éviter au peuple de l’être » est celle-ci :

"Le plus souvent les troubles sont causés par les possédants, parce que la peur de perdre engendre chez eux la même envie que chez ceux qui désirent acquérir." et ajoute Machiavel, " il y a plus : leur comportement incorrect et ambitieux allume, dans le cœur de ceux qui n'ont rien, l'envie de posséder, soit pour se venger d'eux en les dépouillant, soit pour pouvoir eux aussi atteindre aux richesses et aux charges dont ils voient faire un mauvais usage".

Ainsi leur décision d’instaurer un tribunal révolutionnaire d’exception peut être considérée comme une conception très moderne des rapports peuple/pouvoir/politique.
En effet sous les propos de Danton, les discours de Robespierre, St Just et de tous ceux qui ont marqué cette époque (1793) se cristallise une conception nouvelle reposant sur deux prémisses :

1  -  Le  peuple n’est pas naturellement « bon » car « ..leur comportement incorrect et ambitieux  (celui des possédants) allume, dans le cœur de ceux qui n'ont rien, l'envie de posséder, soit pour se venger d'eux en les dépouillant, soit pour pouvoir eux aussi atteindre aux richesses ... »

Les moyens de coercition physique ou mentaux (armée, église …) dont disposent les puissants peuvent influer  sur les comportements et modes de pensée du peuple. Dès lors il serait utopique et dangereux, contraire aux buts que l’on s’assigne de considérer   le peuple comme une entité « en-soi », bonne, forcément bonne !.
Ce thème sera développé ultérieurement par Marx dans ses écrits sur l’aliénation.
L’histoire — entre autre — de l’Allemagne du début du 20ième siècle  éclaire cette analyse d’une lumière crue.


2 -  Qu’est ce qu’une élite politique ?
Danton, Robespierre, St Just … et d’autres ont peu d’hésitation. Dans la situation historique qu’ils vivent ils ont deux choix :


-
Premier choix : Laisser faire les aristocrates, laisser agir les Vendéens, laisser faire les monarchies d’Europe … laisser exploser la colère populaire dont le déferlement anarchique peut (et ce n’est alors pas une hypothèse d’école !) dissoudre totalement le lent travail organisationnel et politique qui s’est accompli depuis 1789.
Ce serait signer l’arrêt de mort de la jeune République.

- Deuxième choix : Définir une ligne politique, se doter de moyens organisationnels extrêmes — et provisoires  - afin :             
                    + d’une part de préserver les acquis de 1789.
 + d’autre part  de donner une assise POLITIQUE ET JURIDIQUE à la colère populaire. La violence fit des victimes du coté des fonctionnaires, des curés et de la noblesse. (entre 1200 et 3000 personnes paris en une année et demi  -  A comparer à ce que coutèrent les guerres de conquête napoléoniennes).

Cette période si particulière de notre histoire  va bouleverser tous les mouvements politiques insurrectionnels et révolutionnaires à venir.


On peut en dégager deux grandes leçons qu’il serait facile d’illustrer :

1  -  L’unilatéralité de la conception du peuple foncièrement « bon » ou « mauvais » suivant qu’on se situe dans une optique à la A. Smith, Hobbes ou Rousseauiste; s’effondre ou en tout cas s’effrite
.
La juste compréhension qu’un corps social ou une partie de celui-ci n’existe qu’à travers des relations, des processus non unilatéraux, marquera désormais toute les politiques révolutionnaires à venir.
Voir le basculement du peule allemand aux cotés du nazisme, l’adhésion massive des travailleurs étazuniens à la « patrie » de la monnaie de singe et de la police mondiale.
Voir sur la marge de nos sociétés, ces non-salariés, « rois du sytème D » :
"Le lumpenproletariat  - cette lie d'individus déchus de toutes les classes qui a son quartier général dans les grandes villes - est, de tous les alliés possibles, le pire. Cette racaille est parfaitement vénale et tout à fait importune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les maisons, pendant les révolutions, l'inscription : « Mort aux voleurs ! », et qu'ils en fusillèrent même certains, ce n'était certes pas par enthousiasme pour la propriété, mais bien avec la conscience qu'il fallait avant tout se débarrasser de cette engeance. Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille comme garde ou s'appuie sur elle, démontre par là qu'il n'est qu'un traître."
K. Marx  -  La sociale démocratie allemande.
2  -  La conscience du peuple ? Dès lors si le peuple n’est plus cette entité quasi déifiée, il devient justifié de se poser la question de savoir d’où vient la conscience non pas de la révolte, mais de la révolution.c’est à dire d’un processus visant la prise du pouvoir.
C’est en cela l’expérience de la Terreur est enrichissante. La conscience ne peut venir que de l’extérieur de soi (le soi social surdéterminant le soi « individuel »), dès lors que ce soi ne « raisonne » que par chimères, habitudes, reflet en soi des « comportements ambitieux et incorrects » (Machiavel). Dès lors, les idées justes « ne tombant pas du ciel »! Il importe que des groupes d’hommes assument la fonction d’éducateurs, littéralement de « conduire du dehors » .
Aucun des grands bouleversements sociaux du 20ième siècle n’aurait pu exister sans ces principes.
Tout cela est bien sûr à contre courant de la bien pensance dominante. Et c’est par une de ces ruses de l’histoire qu’il est advenu qu’il appartient désormais aux lettrés de « gauche » et leur admirateurs d’être les plus féroces adversaires de tout cela.
L’affaire est entendue.  le peuple  -  désormais  - --  joue au foot (ou en tout cas participe à sa mise en spectacle et en marchandise, il joue au tiercé et de plus il vote LePen  !
Alors ou sont les Robespierre, les Marat, les St Just,  les Louise Michel, les Rosa Luxembourg, les Giap, Ben Bella, Ho chi Minh … d’aujourd’hui?
Où sont passés ces intellectuels combattants/éducateurs ?

Le concept est-il mort ou les intellectuels de la modernité ont-ils choisi la quiétude que leur offre leur position ?
Combien de temps vont-ils laisser le champ libre à la restauration de l’obscurantisme religieux, aux divertissements imbéciles, les deux versants « modernes » de l’aliénation ?
 
Tout le monde critique, la télé, la malbouffe, l’école, l’armée, l’argent. Plein de livres. Plein de constats et jamais de ….. COMMENT !
Mais ce « comment » comporte un inconvénient fâcheux, celui de se salir éventuellement les mains …. Et dans cette époque hygiénique, le principe de précaution prévaut …...Raison suffisante ?
Marx disait:" Il n'est pas loisible à la masse de considérer les produits de sa propre aliénation comme des fantasmagories idéales, ni de vouloir anéantir  l'aliénation matérielle par l'action spirituelle et purement intérieure... Pour se délivrer il ne suffit pas de se lever en esprit et de laisser planer sur sa tête réelle et sensible le joug réel et sensible qui ne se laisse pas détruire par de simples idées. La critique absolue a appris l'art de transformer les chaînes réelles et objectives et extérieures à ma personnes, en chaînes purement idéales subjectives et intérieures et de muer toutes les luttes extérieures et sensibles en luttes en simples luttes idéales"
« Les philosophes sont même des gens qui ont plus de partis pris que les profanes dont ils traduisent méthodiquement l'esprit. Et il n'y a jamais eu que deux partis à prendre celui des oppresseurs et celui des opprimés. La philosophie bourgeoise au temps de son adolescence a pris elle-même un parti qui était celui de la bourgeoisie opprimée. Tout le malheur vient de la propre distraction de ses représentants: aucun n'a vu se transformer en philosophie des oppresseurs ce qui avait été la philosophie des opprimés. Personne n'a vu  Voltaire, personne n'a vu Kant passer de l'autre côté des barricades. Seul s'en est avisé le prolétariat devenu en cent ans le seul représentant et la seule masse des opprimés. Mais les philosophes continuent à affirmer que la philosophie en général ignore les partis et les partis pris. Cette vierge aime la vérité pour elle-même comme sainte Thérèse aimait Dieu. Et même ils le croient. Ils ne prennent point garde qu'on a toujours pris la vérité qu'à la sauce qu'on voulait... La nature de la philosophie, comme de toute autre activité humaine est au vrai de servir des personnes et des intérêts »
P Nizan  -  Les chiens de garde  -  1932.

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Sujet du 18/04/2018 : Suffit-il d'observer pour connaitre ?

Suffit-il d’observer pour connaitre ? Si l'on se donne pour objectif, pour finalité, de connaître la nature, ou tout autre phéno...