Sujet de Merc. 07/06/2017 : Deux plus deux font cinq. (G. Orwell)



      Deux plus deux font cinq. (G. Orwell)

 « - Vous croyez aussi que la réalité est évidente en elle même. Quand vous vous illusionnez et croyez voir quelque chose, vous pensez que tout le monde voit la même chose que vous. Mais je vous dis, Winston, que la réalité n'est pas extérieure. La réalité existe dans l'esprit humain et nulle part ailleurs… Voilà le fait que vous devez réapprendre, Winston. Il exige une acte de destruction personnelle, un effort de volonté. Vous devez vous humilier pour acquérir la santé mentale…      

O'Brien, présenta à Winston le dos de sa main gauche levée. Le pouce était caché, les quatre doigts étendus.          
- Combien est-ce que je vous montre de doigts, Winston ?  

- Quatre.        

Le mot se termina par un halètement de douleur…  

- Vous êtes un étudiant lent d'esprit, Winston, dit O'Brien gentiment.          
- Comment puis-je m'empêcher de voir ce qui est devant mes yeux ? Deux plus deux font quatre.

- Parfois, Winston. Parfois ils font cinq, parfois ils font trois, parfois ils font tout à la fois. Il faut essayer plus fort. Il n'est pas facile de devenir sensé….Je vous ai dit, Winston, que la métaphysique n'est pas votre fort. Le mot que vous essayez de trouver est solipsisme*. Mais vous vous trompez. Ce n'est pas du solipsisme. Ou si vous voulez c'est du solipsisme collectif… Le réel pouvoir, le pouvoir pour lequel nous devons lutter jour et nuit, est le pouvoir, non sur les choses, mais sur les hommes. Nous écrasons déjà les habitudes de pensée qui ont survécu à la révolution. Nous avons coupé les liens entre l'enfant et les parents, entre l'homme et l'homme, entre l'homme et la femme. Personne n'ose plus se fier à une femme, un enfant ou un ami… Vous ne serez plus jamais capable d'amour, d'amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage, d'intégrité. Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu'à ce que vous soyez vide, puis nous vous emplirons de nous-mêmes.….Le commandement des anciens despotismes était : " tu ne dois pas ". Le commandement des totalitaires était : " tu dois ". Notre commandement est : " tu es " ".                                                          (1984 - G. Orwell)

* Solipsisme : doctrine d'après laquelle il n'y aurait pour le sujet pensant d'autre réalité que lui même.

"Et sans doute notre temps… préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être…Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré." 
(L. Feuerbach - L'essence du christianisme)

En 2012 Jean-Jacques Rosat publie « La vérité ou la servitude ». Dans cet article il précise que les références classiques à Big Brother, la Novlangue, etc… font partie des clichés convenus que la bien-pensance a retenu pour argument contre le totalitarisme. Emboitant le pas de James Conant « Orwell ou le pouvoir de la vérité », il recentre l’apport d’Orwell dans « 1984 » dans le sens de la question du rapport entre liberté et vérité :
 « 1984 .. (est)… pertinent pour aujourd’hui – sans avoir besoin de repeindre notre démocratie post-moderne en système totalitaire masqué, sans avoir besoin de faire du monde capitaliste une vaste conspiration ourdie contre la liberté de penser par la coalition des intérêts marchands… La force d’Orwell est d’avoir mis au fondement de sa critique du totalitarisme, non le concept de liberté, mais celui de vérité. Non pas, certes, la vérité plutôt que la liberté, mais la vérité d’abord, comme fondement de la liberté ».
Orwell lui-même avait noté : « la préservation de la vérité objective et de la capacité de chaque individu à former des jugements objectivement vrais est la condition première et absolument nécessaire d’une vie libre » (Orwell ou le pouvoir de la vérité, p. VIII).
Puisque le mot de « vérité » passe facilement aujourd’hui pour un gros mot, sinon pour un terme franchement suspect, susceptible de véhiculer toutes sortes de prétentions dangereuses, voire… totalitaires, il vaut la peine de reprendre les clarifications inspirées à Conant par sa lecture d’Orwell.

« Parler de « vérité », pour Orwell, ce n’est aucunement adopter une thèse métaphysique lourde (sur la nature du concept de vérité, la réalité du monde, la recherche de l’Absolu, le rapport entre les mots, les concepts et les choses, voire l’existence d’un Garant ultime de la vérité de toutes choses).

La vérité qui intéresse Orwell est, pourrait-on dire, la vérité ordinaire, celle dont personne ne veut – ni, tout bien pensé, ne peut – se passer : la vérité de nos jugements quotidiens, lorsque nous pouvons dire l’heure qu’il est en consultant notre montre, nous rappeler si nous avons croisé Untel ou non la veille, ou reconnaître un mensonge éhonté.
Bien entendu, nous savons qu’en de telles occasions, nous pouvons toujours nous tromper : mais l’erreur est nécessairement l’exception (nous pouvons toujours nous tromper, mais pas nous tromper toujours), sans quoi plus rien n’aurait de sens. Il existe quelque chose comme l’observation, le souvenir, la découverte des faits « objectifs » qui existent indépendamment de nous et de ce que nous pensons d’eux.

Nos observations, nos souvenirs, nos découvertes, ne sont certes pas infaillibles : mais si l’erreur était la règle et non pas l’exception, ce sont les concepts mêmes d’observation, de souvenir ou de découverte qui deviendraient caducs, et avec eux s’effondreraient les formes concevables de la vie humaine ».

L’actualité d’Orwell : le post-modernisme comme totalitarisme.
« Ce qu’il y a de virtuellement totalitaire dans la pensée des intellectuels contemporains qui se réclament du « post-modernisme », c’est précisément qu’elle s’attaque au concept de vérité objective ; la question soulevée par Orwell  : « La réalité existe dans l'esprit humain et nulle part ailleurs… » O’Brien dans 1984.

Quels traits revêt une telle attaque ? Des traits hélas parfaitement familiers.
  • Le premier consiste à dissoudre la notion de vérité dans celle du consensus. Il n’y aurait pas de différence entre la vérité et ce que pensent la plupart des gens. Il serait facile d’aligner un nombre considérable de textes d’un Michel Foucault, par exemple, qui reposent précisément sur le même présupposé : être vrai et être tenu pour vrai sont une seule et même chose.

    De là la fortune d’expressions comme « la production de la vérité », « les techniques de vérité » ou « l’histoire de la vérité », qui confondent délibérément l’incontestable historicité des méthodes adoptées, en diverses époques, pour rechercher la vérité, et la très contestable idée d’une historicité de la vérité elle-même.
  • Aussi bien le second trait caractéristique de l’attaque post-moderne contre la vérité est-il un constructivisme radical : il n’y a de « vérité » que socialement construite. Autrement dit, il n’existe jamais de « faits objectifs », mais seulement des faits socialement construits, c’est-à-dire des manières de qui n’ont pas à répondre devant une réalité extérieure, mais reflètent seulement les intérêts et les besoins d’une société donnée à une époque donnée.

    Une proposition quelconque (par exemple : « il existe un sexe masculin et un sexe féminin ») n’est jamais vraie tout court ; elle est, tout au plus, vraie relativement à une certaine théorie – théorie dont l’existence s’explique entièrement par une « volonté de puissance » plus ou moins transparente.
Un roman comme 1984 est précieux aujourd’hui parce qu’il permet de comprendre qu’on ne peut séparer la cause de la liberté de celle de la vérité.

Il est précieux parce qu’il permet de comprendre que s’il n’existe pas une « réalité extérieure » devant laquelle nous avons, en dernier ressort, à répondre de nos croyances, alors non seulement l’idée du progrès scientifique, par exemple, devient incohérente, mais la perspective d’une servitude absolue devient une probabilité sérieuse ».
 J. Conant


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