Sujet du Merc. 29 Novembre : L’ennui un luxe à se réapproprier ?



L’ennui un luxe à se réapproprier  ?

« La pression du temps fait obstacle aux tâches intellectuelles et créatrices, nous fait perdre de vue ce qui est important et la vision de notre avenir. » - Christophe André

Dans son essai Le culte de l'urgence : La société malade du temps, Nicole Aubert entérine le fait que notre rythme de vie s’est largement transformé au fil des dernières décennies. Paradoxalement, alors que la technologie a fait drastiquement chuté le temps nécessaire aux tâches courantes, nous n’avons jamais autant vécu dans l’immédiateté et couru après le temps. Il est en effet attendu de notre part que nous soyons rapides et réactifs puisque la technologie nous le permet : il faudrait donc suivre la cadence du progrès technologique.

De plus, l’arrivée d’internet a bouleversé nos rapports au temps et à l’espace dans notre quotidien. Avec des millions d’années d’histoire, d’écrits consultables dans sa poche et des communications et autres actualités du monde entier à portée de main, plus de place pour l’ennui. À la moindre seconde d’attente ou de temps libre, le smartphone est dégainé et notre attention occupée (souvent accompagnée par de la musique dans les oreilles).

Cette urgence et ce "bruit" permanents évacuent donc ces "moments de vide" où l’on se déconnecte des sollicitations incessantes du monde extérieur pour nous tourner vers notre monde intérieur. Plus de pause, plus de disponibilité d’esprit pour réfléchir, pour prendre du recul. Le cerveau est sans cesse saturé (sans pour autant être stimulé). Cela est à mettre en lien avec la disparition du "temps long". Le long terme, la vision longue n’importent plus aujourd’hui, seul le court terme est compatible avec la logique du profit. Car notre mode de production n’est pas sans lien avec la question.
Il serait d’ailleurs intéressant de se demander si l’ennui n’est pas devenu subversif. En effet, il amène l’individu à se poser la question essentielle du "pourquoi", du "sens" et à adopter une analyse globale de sa vie et du monde qui l’entoure. Au cours de l’ennui, on ne consomme pas et on laisse son esprit vagabonder, réfléchir, remettre en question : cela peut être perçu comme dangereux pour le pouvoir en place. « L’ennui suit l’ordre et précède la tempête. », disait L. Langanesi.
C’est pourquoi on nous explique aujourd’hui qu’on ne doit jamais être inactif : il faut toujours apprendre de nouvelles choses, se perfectionner (apprendre l’anglais dès l’âge de 4 ans), ou alors se divertir, mais dans tous les cas "s’occuper l’esprit".
Par-là, pourrait-on imaginer une contestation du système actuel par l’acceptation de l’ennui : un moyen pacifique, facile et accessible à chacun ? Devenir libre non en faisant mais en cessant de faire comme le préconisait La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire.

En tous les cas, il semble que l’ennui soit nécessaire chez l’être humain, notamment pour sa construction personnelle, comme l’indique le Dr Teresa Belton dans son étude portant sur les enfants. Elle explique que l’ennui stimule l’imagination, l’autonomie, le développement de sa personnalité et de sa vie intérieure (confiance en soi, connaissance de soi). C’est souvent par l’ennui vécu dans l’enfance que les personnes créatives découvrent leur talent : l’artiste par le dessin ou l’écrivain par la tenue d’un journal intime. Son étude pointe également les effets dévastateurs des écrans qui atrophient l’imagination et les « pensées divergentes » (sic).

Du côté scientifique, Markus Raichle a démontré par ses découvertes qu’un "repos" du cerveau n’existe pas mais qu’un « cerveau qui ne fait rien, qui n’est engagé dans aucune tâche spécifique, active cependant un réseau incroyablement stable et reproductible, comprenant des aires cérébrales distribuées dans les régions frontales et pariétales, qu’il appelle le réseau du mode par défaut (default mode network, DMN) parce qu’il constitue, en quelque sorte, l’écran de veille de notre matière grise ».

Enfin, partons de la psychologie évolutionniste et du présupposé que si l’ennui existe, c’est qu’il a une utilité particulière pour la survie de l’espèce. Si l’être humain a pu survivre jusqu’à une époque assez avancée pour construire une civilisation, c’est parce que son cerveau lui offre une grande capacité d’analyse et d’adaptation. Ainsi, apprendre à s’adapter à de nouvelles situations (et non répéter des tâches acquises) est pour l’homme une question de survie. L’ennui serait alors un moyen qu’utilise le cerveau pour nous indiquer qu’il est temps de sortir de notre confort intellectuel, cognitif pour ne pas perdre la course à la survie de l’espèce.


Étude Dr Teresa Belton : http://www.slate.fr/story/133778/enfants-ennui
Étude Markus Raichle : https://www.echosciences-grenoble.fr/communautes/atout-cerveau/articles/l-ennui-le-dmn-et-le-bonheur

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